Il y a des maîtres qui ne laissent pas une école, mais une empreinte. Pas un style à imiter, mais une manière d’être à ce qu’on fait — et à ceux pour qui on le fait. Robert Massin est de ceux-là. J’ai appris son prénom très tard. Le patronyme suffisait. C’était sa coquetterie. Et c’est à Bernard Reumaux, inlassable passeur, que je dois d’avoir fait, pour la première fois, la connaissance de ce géant. C’était au mitan des années 1990, à Strasbourg, rue Saint-Pierre-le-Jeune, dans les locaux des éditions de La Nuée Bleue.
Directeur artistique chez Gallimard, inventeur de la collection Folio en 1972, créateur de livres qui sont devenus des lieux de mémoire (le Cyrano baroque de la mise en scène de Jean-Paul Roussillon, La Cantatrice chauve d’Ionesco comme théâtre typographique, Exercices de style avec Queneau), Massin a fait bien plus que « composer » des pages. Il leur a donné une voix.
Ce n’était jamais démonstratif. Il ne plaquait rien. Il écoutait la langue, le souffle, la scène. Puis il traçait. Une ombre, un blanc, une violence soudaine dans le choix d’un corps gras, une ironie minuscule dans une capitale déplacée : tout faisait signe, mais rien ne s’imposait. Chez lui, la typographie n’illustre pas. Elle rend présent.
Il savait que la lettre est une personne. Et qu’un mot, dans une page, est un acteur silencieux : il a une place, une énergie, une fragilité aussi. Il faut lui donner de l’air, du sol, parfois du tremblement.
Massin n’a pas « décoré » les textes. Il les a habités. Et il nous a appris à les approcher non comme des blocs de signification, mais comme des partitions à lire à voix basse.
Il avait cette forme de modernité qui n’a pas besoin de poser son nom. Il inventait sans jamais chercher à être en avance. Et c’est pour cela qu’il ne vieillit pas.
J’ai eu la chance de travailler à ses côtés. Et le fait que mon nom soit cité, à plusieurs reprises, dans son Catalogue raisonné vaut, à mes yeux, dix mille légions d’Honneur.
Quand on relit aujourd’hui un livre dont il a conçu la mise en page, on sent qu’on est chez quelqu’un. Pas chez un designer. Chez un hôte. Quelqu’un qui a tout fait pour que le texte respire sans être exhibé, qu’il se donne sans être piégé.
Massin ne commentait pas les textes. Il les servait. Et dans ce service, il a donné à l’édition française une leçon de tenue, de justesse, d’intelligence graphique que peu ont su égaler.
Ce que nous tentons de faire aujourd’hui — avec nos petits moyens, nos grandes doutes et nos lenteurs patientes — vient de là. D’un homme qui pensait que chaque page est un espace à habiter, et que la beauté est une forme d’attention.
Merci, Massin. Pour les silences laissés dans la marge, pour les titres qu’on n’a jamais oubliés, pour cette idée si simple et si rare : qu’un livre, c’est d’abord une manière de dire à quelqu’un « entre ».
Je me souviens de lui avec une précision nette. De son appartement rue du Montparnasse, où rien ne venait décorer les murs, à l’exception d’une plaque émaillée des potasses d’Alsace, dessinée par Hansi. Je me souviens de déjeuners à la Cagouille, où nous nous régalions de fruits de mer. Un jour, Massin me dit : « – Tu ne sais pas quoi, François ! Une étudiante américaine fait sa thèse sur moi. J’accepte de la recevoir. Je l’invite à déjeuner. Et elle me lâche : “Massin, je vous aime !” Je contiens mon rougissement. Je pressens le bonheur, mais je lui demande de préciser la façon dont elle m’aimait. Elle me répond “Comme un monument historique !” » Massin se penche vers l’arrière et éclate de rire. C’est cela aussi, l’élégance du monde.
