Chez Grasset, Olivier Nora est tombé. Vincent Bolloré a sorti les chiffres. La scène est connue. Dès qu’un actionnaire veut donner au fait du prince la dignité d’une stricte nécessité, il convoque la comptabilité à la barre. Les colonnes chiffrées parlent, les montants accusent et l’éviction du dirigeant prend soudain l’air d’une mesure de salubrité publique. C’est le vieux tour, le plus rusé du monde, qui réussit sur les timides, mais ne trompe jamais plus grand monde.
Dans l’affaire Grasset, le fond est clair. Un différend s’ouvre autour de la date la plus opportune de publication du dernier livre de Boualem Sansal, transfuge de Gallimard vers la maison de la rue des Saints-Pères. L’actionnaire veut une chose, le dirigeant en veut une autre : cela s’appelle un conflit d’autorité. Il faudrait le nommer ainsi, mais on préfère le travestir. On le maquille donc sous les chiffres. Les résultats, dont personne ne se préocuppait jusqu’alors, deviennent subitement l’alpha et l’oméga du drame. Le chiffre d’affaires aurait glissé de 16,5 millions d’euros en 2024 à 12 millions en 2025, tandis que le résultat opérationnel serait passé de 1,2 million à 0,6 million. Chose encore plus choquante : la rémunération d’Olivier Nora qui passe de 800 000 euros au million annuel – décision pourtant prise par le conseil d’administration de l’entreprise, c’est-à-dire par l’actionnaire. Mais voilà. L’actionnaire a ses danseuses. Et ce ne sont pas tous les jours les mêmes. Un jour, Olivier Nora. Le lendemain, Boualem Sansal. Alors, le couperet tombe. Mais il tombe sous l’apparent couvert de bonne gestion. Ah non, l’actionnaire ne veut pas un homme lige, qui lui obéisse le doigt sur la couture du pantalon. Ah, ça non. L’actionnaire, qui lui-même avait pourant réalisé le montage financier avec le groupe Hachette afin de verser au dirigeant de Grasset un salaire aussi mirobolant, proclame abruptement : les comptes parlent. Le cabinet de comptabilité de Vincent Bolloré serait donc sa grotte de Massabielle ? Oui. Mais c’est une grotte sans miracle.
Car, dans la filière du livre, les comptes parlent de tout, sauf de l’essentiel. Une maison d’édition n’est pas une boutique de rendement. Elle vit du temps long, de l’instinct, du crédit, de l’attente, de la fidélité. Elle vit de ce qui ne se liquide pas à la clôture d’un exercice. Un catalogue se forme contre l’impatience des actionnaires. Il se forme dans la durée, les paris, les demi-échecs et les échecs totaux, les obstinations, la lente montée d’une plume, l’autorité acquise à force de choix heureux et de refus justes. Un patron de maison d’édition n’est pas un peseur de coûts : c’est un homme qui reconnaît, qui attire, qui retient, qui transmet. Il ne fait pas tourner une gamme. Il donne une voix à une maison.
C’est pourquoi les chiffres jetés au public ne suffisent pas. S’ils suffisent à humilier à un instant T, ils ne suffisent pas à juger. Dans le livre, un résultat affaibli n’est pas en soi un verdict. La littérature n’obéit ni au trimestre ni au catéchisme de la marge. Une maison peut traverser une année plus rude sans cesser d’être vivante. Elle peut même n’être jamais plus nécessaire que lorsqu’elle publie au mépris des prudences comptables. On n’entre pas chez Grasset comme on entre dans une filiale de sous-traitance. On y entre pour autre chose que le commentaire de bilan.
C’est là qu’intervient ce que les esprits grossiers ne voient jamais. Une maison vaut par un capital qui n’apparaît qu’imparfaitement dans les comptes : son prestige, sa signature, la qualité des liens qu’elle a noués, l’envie qu’elle suscite, la confiance qu’elle inspire. Bourdieu appelait cela du « capital symbolique ». On peut dire plus simplement : un actif relationnel. Des auteurs viennent là plutôt qu’ailleurs. Des manuscrits s’y présentent. Des fidélités s’y maintiennent. Des libertés s’y risquent. C’est cela, la richesse d’une maison d’édition. C’est cela que compromet chaque reprise en main trop visible. Le propriétaire croit acheter un nom, alors qu’il devrait avoir la prudence de découvrir un monde. Comme il ne comprend pas ce monde, il veut le dompter et le compter.
Les pertes vertueuses
Le plus accablant, pour Vincent Bolloré, n’est pas d’avoir voulu trancher. Un actionnaire tranche : c’est même à cela qu’on le reconnaît. Mais il a voulu donner à ce geste l’allure d’un principe, alors qu’il ne s’agissait que d’un usage vers d’autres fins de l’argument économique. Car, enfin, si 0,6 million d’euros de résultat opérationnel suffit à vouer un dirigeant à la réprobation publique, alors il faut appliquer la même théologie sur tout son empire. Il faut être conséquent ou pas. Il faut donc aller voir ce qui se passe du côté de CNews, dont Vincent Bolloré est le propriétaire
Or, là, comme par miracle, la rigueur se fait rêveuse. L’Arcom note qu’en 2024 CNews a progressé : l’audience monte, les recettes publicitaires montent, le chiffre d’affaires monte. Très bien. Et le résultat d’exploitation ? Il serait « proche de l’équilibre ». Proche. Le mot est admirable. Dans la filière livre, 0,6 million d’euros appelle le blâme. Dans la télévision d’influence, « proche de l’équilibre » devient presque une couronne de laurier. Surtout, si l’on quitte le conte charmant de la chaîne prise à part pour regarder l’ensemble auquel elle appartient, le décor change. Le bloc des chaînes gratuites de Canal+ affiche en 2024 un résultat d’exploitation de – 44,2 millions d’euros et un résultat net de – 82,8 millions.
Ici, le chiffre est un gourdin. Là, il devient un coussin. Chez Grasset, quelques centaines de milliers d’euros de résultat jugé trop maigre suffiraient à disqualifier un homme. Chez CNews et ses sœurs, des dizaines de millions de pertes relèvent soudain de la stratégie, de l’investissement, de la patience historique, du grand dessein. Le propriétaire, si cassant avec l’éditeur, devient d’une mansuétude presque évangélique avec ses machines d’influence. Il découvre que tout ne se juge pas sur un exercice, que certaines activités exigent du temps, que l’argent perdu n’est pas perdu s’il achète autre chose que du profit.
Voilà la vérité de l’affaire. L’économie n’est pas une règle. C’est un instrument. Elle ne sert pas à mesurer la valeur réelle des choses, mais à châtier celles qui résistent et à absoudre celles qui servent. Chez Grasset, le résultat est trop faible. Chez CNews, les pertes sont utiles. La différence tient tout entière dans cette utilité : d’un côté, une maison où subsiste encore un peu d’autonomie et de l’autre, une chaîne qui travaille au bruit général, à la pression idéologique, à l’occupation des esprits. Dès lors, le compte d’exploitation change de nature. Il n’est plus un critère, mais devient une arme.
Si Vincent Bolloré appliquait à CNews la doctrine qu’il feint d’appliquer à Grasset, il ne congédierait pas un dirigeant : il lui faudrait organiser dans son appareil audiovisuel une véritable épuration. Mais il ne le fera pas. Et il ne le fera pas parce que le problème n’est pas le déficit. Le problème, à Grasset, est l’indépendance relative d’un homme, Olivier Nora, et d’une maison.
Vincent Bolloré, c’est le Gabin des Grandes Familles
Ce qui se joue ici rappelle moins la modernité managériale que le vieux théâtre du pouvoir patrimonial. En lisant la tribune que Vincent Bolloré a fait paraître dans son journal, on ne voit pas surgir un technicien glacé, ni même un gestionnaire sec. On voit revenir Jean Gabin dans Les Grandes Familles : le maître, le vrai, celui qui ne possède pas seulement des actifs, mais prétend posséder le sens même des choses et les hommes eux-mêmes. Il ne lui suffit pas de décider. Il faut encore que sa décision paraisse juste, saine, raisonnable, moralement supérieure. Il faut que sa volonté prenne le visage du bon sens.
C’est cela qui est insupportable et presque comique. Le propriétaire congédie, soit. Il en a la puissance, car il en a la possibilité. Mais il veut en plus qu’on admire la pureté comptable de son geste. Il veut punir un homme et recevoir des félicitations pour sa rigueur. Il veut rappeler qui commande, puis être applaudi pour sa sagesse. Il veut la souveraineté et l’innocence.
Le parallèle avec Gabin tient là, dans cette densité d’autorité satisfaite, dans cette façon de faire tomber sur un monde tout entier le poids d’une décision prise d’en haut, puis de prétendre qu’elle procède de l’ordre naturel des choses. Chez ce type de propriétaire, la force n’aime rien tant que se déguiser en évidence.
Le plus simple serait pourtant d’assumer. Dire : je veux un autre homme. Je veux une autre docilité. Je veux sentir partout que la maison m’appartient. Ce serait brutal, mais clair. Au lieu de cela, on sert au public un petit sermon de gestion, comme si l’obéissance devait désormais se confondre avec la bonne administration. La vérité de Vincent Bolloré est qu’il veut un autre homme et une autre docilité et une autre servilité.
Son journal, sa photo, sa demi-page
La tribune est venue. Finalement, la petite pièce finale. Tout a été chorégraphié à la manière de Thomas Bernard dans Maîtres anciens. Nous avons donc : « son » mot de propriétaire de « son » journal, le Journal du Dimanche,W pour régler l’affaire de « sa » maison d’édition en quelques lignes. C’est là que tout se résume, presque à la manière d’une caricature parfaite.
Le texte est si court qu’il en devient révélateur. Moins de 2 400 caractères, espaces comprises : c’est peu pour traiter ce qu’on présente comme une affaire majeure, peu pour écraser un homme, peu pour administrer une leçon à tout un milieu, peu pour transformer un conflit d’autorité en chapitre de morale patronale. Cette brièveté a quelque chose de superbe et de vide. Elle nous dit Calligula. Elle nous dit le peu de cas qu’on fait de ce qu’on prétend pourtant instruire.
Le metteur en page se trouve alors réduit à une tâche étrange : meubler la pauvreté du propos. Une demi-page de photographie vient au secours de la demi-page d’éditorial. Le propriétaire n’a pas assez de texte : il met son visage. L’image élargit ce que l’argument rétrécit. Le portrait vient compléter la démonstration défaillante. Il faut voir la scène pour ce qu’elle est : un homme de pouvoir parle brièvement dans son journal et sa figure occupe l’espace que sa raison ne remplit pas.
C’est aussi très Grandes Familles. Le seigneur fait savoir. Il n’argumente pas : il signifie. Il ne discute pas : il paraît. Sa présence vaut explication. Son nom vaut doctrine. Sa photographie achève ce que sa prose n’a pas la force d’établir.
Au fond, tout est là. L’affaire Grasset n’est pas une querelle de bilan. C’est une mise au pas. Les chiffres en sont le masque commode. CNews en révèle l’hypocrisie. Et la tribune du JDD en donne la forme achevée : peu de pensée, beaucoup d’autorité, l’actionnaire au centre et autour de lui cette vieille exigence des maîtres de l’argent, qui n’est pas seulement d’être obéis, mais d’être crus lorsqu’ils appellent justice ce qui n’est, en définitive, que pouvoir.
Le pouvoir sans aveu
Mais tout cela n’est, au fond, que le reflet assez pitoyable de notre belle époque. Une époque qui ne veut plus parler de pouvoir, alors même que le pouvoir s’exerce partout, sur chacun, et d’autant plus efficacement qu’il a appris à se déguiser. Nous vivons sous le règne des puissances innocentes. Plus personne ne commande, paraît-il : on « arbitre ». Plus personne n’impose : on « ajuste ». Plus personne ne soumet : on « réorganise ». Plus personne ne frappe : on « rationalise ». Le vocabulaire contemporain a ceci de commode qu’il permet de faire passer la brutalité pour une méthode, l’intérêt pour une nécessité et la domination pour une procédure.
C’est là le grand trucage moral du temps. Le pouvoir n’a pas disparu, il s’est raffiné. Il a troqué la franchise ancienne des maîtres contre l’hypocrisie moderne des dispositifs. Jadis, on disait : je veux. Désormais, on dit : les contraintes l’exigent. Jadis, on assumait la décision. Désormais, on invoque les chiffres, les process, les équilibres, les réalités économiques, comme si les colonnes d’un tableur avaient jamais décidé quoi que ce soit par elles-mêmes. Le pouvoir contemporain ne veut plus avoir le visage de la volonté ; il veut avoir celui de l’évidence. Il ne veut plus être redouté, il veut être cru. Il ne veut plus paraître partial, il veut paraître plus technique. Et c’est ce qui le rend plus insidieux, donc plus fort.
L’affaire Nora est exemplaire de cette bassesse-là. Car, enfin, qu’y voit-on ? Un actionnaire majoritaire entend imposer sa ligne à une maison qu’il possède. Fort bien. Ce n’est ni neuf ni mystérieux. Le capital a toujours rêvé d’être obéi chez lui. Mais il ne suffit plus aujourd’hui au propriétaire d’exercer son droit. Il faut encore qu’il recouvre son geste d’une moralité d’emprunt. Il faut qu’un acte d’autorité soit requalifié en décision de gestion. Il faut qu’une volonté de reprise en main se drape dans la toge du sérieux économique. Il faut qu’un conflit de pouvoir devienne, par la magie du commentaire comptable, une sorte de nécessité impersonnelle. Voilà le fond, et voilà le mensonge.
Car le propre du pouvoir moderne est de ne plus vouloir s’avouer comme pouvoir. Il lui faut sans cesse des alibis, des médiations, des écrans, des langages de substitution. Il ne dit jamais : « j’écarte cet homme parce qu’il me résiste. » Il dit : « les résultats ne sont pas au rendez-vous. » Il ne dit pas : « je veux une maison plus docile. » Il dit : « une nouvelle impulsion devient nécessaire. » Il ne dit pas : « je veux que cette institution se plie plus étroitement à ma logique. » Il dit : « nous devons retrouver de la performance. » À chaque fois, la même comédie. À chaque fois, la même lâcheté. Le pouvoir frappe, puis fait semblant de découvrir dans les chiffres la justification de son coup.
Et le plus grave est peut-être là : nous avons fini par prendre cette comédie au sérieux. Nous vivons dans des sociétés qui ne supportent plus de nommer frontalement les rapports de force. Le mot même de pouvoir les embarrasse. Il sent trop la vérité, donc l’impolitesse. On lui préfère le lexique mou de la gouvernance, de l’adaptation, de la transformation, de la responsabilité. Toute une novlangue est venue au secours des dominations pour leur éviter d’avoir à se reconnaître. C’est elle qui rend notre temps si étouffant. Non pas parce que le pouvoir y serait plus violent qu’autrefois, mais parce qu’il y devient de plus en plus difficile à désigner sans passer soi-même pour excessif.
On en vient ainsi à cette situation absurde : le réel est partout traversé par des rapports de force, et le discours public s’acharne à les dissoudre dans des abstractions gestionnaires. Plus le pouvoir s’étend, moins il veut être nommé. Plus il pénètre les existences, les métiers, les institutions, les œuvres, les journaux, les maisons, les corps eux-mêmes, plus il se présente comme simple organisation des choses. C’est sa victoire la plus subtile : non seulement s’exercer, mais confisquer jusqu’aux mots qui permettraient de le décrire. Non seulement contraindre, mais imposer le vocabulaire de la contrainte. Non seulement l’emporter, mais faire passer sa victoire pour l’ordre naturel du monde.
Il faut donc recommencer par un geste élémentaire, presque obscène désormais tant il est devenu rare : appeler les choses par leur nom. Dire qu’il y a du pouvoir là où l’on nous parle d’évidence. Dire qu’il y a de la domination là où l’on nous parle de pilotage. Dire qu’il y a de la docilité exigée là où l’on nous parle d’alignement. Dire qu’il y a de la peur là où l’on nous parle de responsabilité. Dire surtout qu’un chiffre n’est jamais innocent quand il est brandi au milieu d’un conflit qu’il n’explique pas. Les comptes ne parlent pas : on les fait parler. Et ils parlent presque toujours la langue du maître.
C’est pourquoi l’affaire Grasset n’est pas seulement une querelle de bilan, ni même un épisode de plus dans l’expansion d’un empire. Elle est une petite scène très pure de notre misère politique. On y voit un homme de pouvoir faire ce que font les hommes de pouvoir depuis toujours : rappeler qu’il est le maître. Mais on le voit aussi exiger le bénéfice moral de l’opération. Il ne lui suffit pas de soumettre ; il veut encore avoir raison. Il ne lui suffit pas de congédier ; il veut être applaudi pour sa fermeté. Il ne lui suffit pas d’imposer ; il veut passer pour l’interprète scrupuleux des nécessités. C’est cette prétention-là qui est insupportable. Non la force nue — elle a au moins pour elle la franchise —, mais la force qui ment sur elle-même et demande qu’on respecte son mensonge.
Au fond, notre époque n’est pas seulement celle où le pouvoir s’exerce sur chacun ; elle est celle où l’on voudrait en plus que chacun s’incline devant le récit innocent du pouvoir. Et c’est peut-être cela qu’il y a de plus abject : non qu’on nous domine, mais qu’on nous somme de trouver cela raisonnable.
