Basilique Sainte-Jeanne-d'Arc, Domrémy-la-Pucelle, Vosges.
Les saints tiennent encore le monde
Sous l’apparence d’un dictionnaire, "Saints de Lorraine" est une méditation sur la grâce persistante. Dans les pierres, les noms, les villages oubliés, quelque chose de la foi continue de respirer. Ce livre interroge la manière dont la sainteté s’incarne, tient au monde et en empêche la ruine.

Votre livre Saints de Lorraine paraît comme un dictionnaire hagiographique, mais la lecture révèle tout autre chose : une somme théologique, presque une métaphysique du lieu. Pourquoi ce choix, et pourquoi maintenant ?
Parce qu’il fallait rendre à la sainteté sa densité concrète. L’Église parle encore des saints, mais elle les traite souvent comme des accessoires liturgiques : on les déplace, on les expose, on les archive. Moi, je voulais les entendre respirer de leur voix profonde. La Lorraine, pour cela, est un laboratoire idéal : un territoire où la foi s’est incrustée dans la terre, comme le sel affleure dans la vallée de la Seille. J’ai voulu comprendre comment la grâce persiste quand tout s’effondre, comment elle continue de circuler, silencieuse, dans les villages désertés, les églises fermées, les clochers tus, les pierres lézardées. Ce n’est pas un dictionnaire, c’est une cartographie du sacré à bas bruit. Quand on m’a reproché d’écrire un livre régionaliste, j’ai répondu que j’écrivais juste un petit essai sur le Dieu de l’univers perçu dans quelques kilomètres carrés de boue.

Pourquoi avoir retenu la forme d’un dictionnaire, si rébarbative à première vue ?
Uniquement parce que c’est rébarbatif ! Le dictionnaire est la forme anti-narrative par excellence : il interdit le lyrisme, il empêche l’auteur de s’écouter. Chaque entrée oblige à la sobriété, à la justesse, à une sorte de respect de l’infime. La structure alphabétique, c’est ma manière de dire que la sainteté est un désordre ordonné. Aucun saint n’est plus important qu’un autre ; la grâce ne connaît pas de hiérarchie typographique. Et puis, soyons honnête : un dictionnaire, c’est une métaphore du Jugement dernier. Tous les noms y sont inscrits, mais dans un ordre que nul ne comprend vraiment. Ce n’est pas une table de classement, c’est un cimetière alphabétique d’où monte encore un murmure.

Votre livre est rigoureusement documenté : Bollandistes, Calmet, bréviaires, toponymie, archives diocésaines. Comment avez-vous articulé érudition et contemplation ?
Par la patience et par un accès immédiat aux sources que permet la numérisation actuelle. Être assis confortablement à son bureau et avoir accès aux patrologies grecques et latines, aux livres de Dom Calmet, aux vies de saints bollandistes, etc. : ce sont des privilèges qu’autorise la technique. Il n’en demeure pas moins que l’érudition est une forme d’ascèse. Lire les Acta Sanctorum, non plus à la lumière de la bougie mais à la lumière d’un écran, c’est encore une manière de prier. On finit par comprendre que derrière chaque erreur de copiste, chaque toponyme corrompu, il y a une trace d’amour. Je ne me méfie pas du savoir : je me méfie de la précipitation moderne. Un saint, ce n’est pas un « exemple moral », comme l’hagiographie dix-neuvièmiste a souvent voulu nous le faire croire. Un saint, c’est, à mes yeux, un point d’incandescence métaphysique. Pour le reconnaître, il faut se salir un peu le regard, fouiller les parchemins, écouter les silences. J’aime cette intuition de Simone Weil : le miracle ne contredit pas la nature, il l’accomplit. Le miracle, pour moi, c’est la patience de Dieu dans la matière.

Vous parlez d’une « sainteté de plancher ». C’est une image à la fois drôle et théologiquement audacieuse. Qu’est-ce que cela veut dire ?
Cela veut dire que la sainteté est rarement perchée. Elle n’habite pas les vitraux mais le plancher, celui qui craque quand on passe. Elle ne brille pas, elle tient. C’est la sainteté de ceux qui balaient les couloirs, allument la lampe du sanctuaire et, en réalité, ne se sont jamais crus remarquables. Le plancher, c’est la part du monde qui supporte le reste. Il ne monte pas au ciel, mais sans lui tout s’effondre. J’ai toujours pensé que la sainteté n’était pas un sommet moral mais un effort de gravité : le refus de l’évaporation spirituelle. Il y a peut-être plus de théologie dans un plancher bien entretenu que dans beaucoup de traités sur la vertu.

Certains vous reprocheront d’avoir écarté trop de figures légendaires que le XIXᵉ siècle avait mises en avant. Vous n’aimez pas les légendes ?
Si, mais à condition qu’elles respirent encore. Une légende, c’est une parabole qui a survécu à l’histoire ; un mythe desséché, c’est une idole. Je n’ai rien contre la piété populaire. Je pense, avec le pape François, que la piété populaire porte en elle autant de théologie qu’un docteur de Louvain. Mais elle mérite qu’on la lise sérieusement. Je me méfie du romantisme qui a transformé les saints en personnages de vitraux et, au final, en métaphores morales : tout y est figé, sans odeur ni poussière. Mes saints à moi sentent la cire froide, la soupe, la pierre humide, la transpiration. Ils sont imparfaits aux yeux des hommes. Beaucoup sont imbuvables. Ce sont des saints qui ont travaillé, enduré, souffert. Je crois profondément que le Bon Dieu aime les mains calleuses, parce qu’elles prouvent que la grâce passe aussi par la fatigue. Si je voulais reprendre les analyses de Philippe Muray (Le XIXᵉ siècle à travers les âges), je dirais que le XIXᵉ fut pour les saints un siècle de gloire et de déchéance. C’est, en effet, au XIXᵉ siècle que le culte des saints atteint son paroxysme – même les pères du concile de Trente n’avaient jamais rêvé d’une telle vénération… Ce faisant, le même XIXᵉ siècle remet au-devant de la scène un opus central : la Légende dorée de Jacques de Voragine. Le texte a beau avoir été écrit au XIIIᵉ siècle par l’archevêque de Gênes, nous sommes déjà dans une sainteté façon Hollywood : effets spéciaux à tous les étages. Sauf que la Légende dorée contredit les enseignements patristiques sur la sainteté. Là où les Pères de l’Église la définissaient comme la faille et la fêlure où passe, chez un être humain, la lumière de Dieu, le XIXᵉ siècle a voulu faire du grand cinéma. Mais la sainteté n’est justement pas du cinéma : nous sommes tous appelés à la sainteté.

Vous parlez souvent des « saints du voisinage », inconnus du canon officiel. Pouvez-vous en évoquer un ou deux qui, pour vous, incarnent cette sainteté discrète ?
Volontiers. Il y a par exemple sainte Glossinde, abbesse de Metz au VIIᵉ siècle. Une jeune femme qui, au lieu d’un mariage princier, choisit le silence d’un monastère, au moment où la noblesse mérovingienne rêvait de bijoux et de batailles. Son geste est d’une audace inouïe : dire non à la logique sociale du prestige. Elle invente une sainteté de retrait, de clôture active. On croit qu’elle s’efface, elle fonde en réalité un lieu d’avenir. C’est tout le paradoxe de la vraie sainteté : se retirer du monde pour qu’il continue. Et puis il y a saint Aprône, moins connu encore. Lui, c’est la sainteté de la persévérance rurale : un évêque qui a surtout eu le courage d’administrer sans éclat, d’user sa vie à « tenir les murs de l’Église », comme disent les prêtres fatigués. Aprône n’a pas fait de miracles spectaculaires ; il a simplement existé en fidélité. On oublie souvent que la sainteté, c’est cela : tenir la position quand tout recule, tout diminue, tout s’efface. Aux yeux des hommes, bon nombre de nos saints ne sont que des fous. Aux yeux de Dieu, c’est une autre affaire.

Certains de vos lecteurs ont été frappés par la beauté de vos pages sur les reliques. Vous parlez du corps sanctifié comme d’un « signe résistant ». Pouvez-vous expliciter ?
Une relique, c’est un paradoxe matériel absolu : un fragment de mort qui rayonne de vie. C’est une théologie du corps en miniature. Nous vivons dans une époque qui rejette la matière sitôt qu’elle ne peut pas la consommer. La relique, elle, nous apprend que la chair peut être traversée par l’éternité. Les saints, en ce sens, ne quittent pas la terre : ils y laissent des éclats de leur passage, des particules de lumière incarnée. Je me souviens d’avoir tenu dans mes mains un petit reliquaire presque vide : un os minuscule, un peu de poussière, même pas de nom. Eh bien, cette poussière-là, c’est une catéchèse silencieuse. Elle dit que le salut passe par la matière, que le corps, même brisé, même oublié, demeure un lieu de promesse. La relique, c’est l’anti-numérique absolu : le réel irrécupérable. Il nous faut donc considérer la moindre relique d’un saint comme un mur contre lequel la raison achoppe et perd pied, pour laisser place à la simple ferveur de la grâce. Qu’on y prenne garde cependant : il ne s’agit nullement de considérer la relique comme une hypostase ou une idole – ce serait un blasphème contre tout le dépôt de la foi –, mais toujours comme une icône du Verbe incarné, c’est-à-dire du Christ.

Et donc, la vénération de l’orteil gauche de saint Michel ?
Cela n’existe tout simplement pas. D’abord parce que l’archange Michel est, comme son nom l’indique, une pure intelligence divine : il n’a pas de corporéité, et aucune relique n’est possible, sinon par les effets de ses apparitions terrestres…

Vous évoquez une « géographie de la grâce ». Cela sonne comme une provocation dans un monde où la foi se prétend universelle.
Moi, provocateur ? L’universel, s’il ne passe pas par le local, n’est qu’un brouillard passager. Dieu n’aime pas les concepts, il aime les lieux. L’Incarnation est déjà une localisation : Nazareth, Bethléem, le Golgotha. L’histoire du salut, c’est une succession d’adresses. La grâce a toujours besoin d’un code postal. Et je vous signale, au passage, si jamais l’épisode vous avait échappé, que Dieu lui-même s’est incarné dans le Fils… Ce n’est pas rien, quand même, non ? La Lorraine, pour moi, n’est pas qu’un territoire sentimental : c’est un laboratoire de catholicité. Une terre de frontière, de passage, de cicatrice. Elle a connu tout : les invasions, les réformes, les reconstructions. Elle sait ce que veut dire « tenir dans la faille ». En ce sens, elle incarne le christianisme tout entier : la foi comme obstination géographique.

Certains saints lorrains, comme Jeanne d’Arc, semblent appartenir à la geste nationale plus qu’à la théologie. Comment les abordez-vous ?
Jeanne est un cas limite, une sainte « surexposée ». On l’a tant peinte, tant instrumentalisée, qu’on ne l’entend plus. Moi, je voulais retrouver la fille de Domrémy, pas la mascotte. La Jeanne d’avant la gloire, celle qui écoute des voix dans un champ, entre deux traites de vache. Ce n’est pas l’héroïne, c’est la mystique domestique. En vérité, elle appartient à la même famille que sainte Glossinde : une femme qui dit non au destin imposé, au profit d’une voix intérieure. Et puis il y a le mystère de sa brûlure. Jeanne me fascine parce qu’elle meurt exactement là où son message est incompris. Elle porte en elle une théologie du malentendu : être envoyée par Dieu et ne pas être crue. C’est une leçon pour l’Église entière. Et puis, je vais vous dire une chose : relisez les actes du procès de Jeanne d’Arc. C’est éblouissant de liberté et de grâce. L’immense François Cheng considère que la phrase de Jeanne – « Puis vint cette voix, environ l’heure de midi, au temps de l’été, dans le jardin de mon père » – est l’accomplissement de la poésie française. En y réfléchissant, je pense que notre Académicien a raison.

Votre livre donne souvent l’impression d’une théologie du silence. Vos saints parlent peu, ou parlent mal, ou ne sont entendus de personne.
C’est vrai, et ce n’est pas un hasard. Nous vivons dans une civilisation du vacarme. Or la sainteté, c’est une économie du son : parler juste, se taire à temps. Le silence du saint n’est pas absence de parole, c’est un langage inversé. Il dit autrement. Souvent, il se tait. Regardez saint Hydulphe, fondateur de Moyenmoutier : il quitte tout, se retire dans les Vosges et fonde une abbaye sans discours. Sa parole, c’est la forêt. Son sermon, c’est le chant des moines à matines. On l’imagine austère, il est simplement accordé à ce qui l’entoure et qu’il sait venir de Dieu. C’est une figure écologique avant l’heure : non pas un militant, mais un être totalement harmonisé, non pas à l’environnement ou à la nature, mais à la Création.

À vous lire, on se demande si le saint n’est pas, finalement, l’antidote au Diable.
Exactement. Le saint, c’est celui qui répond à la négation. Le Diable dit toujours « non » au réel ; le saint dit « oui », mais un oui lucide, un oui crucifié. C’est pourquoi la sainteté ne se confond jamais avec la béatitude. Elle est combat, corps à corps. Les saints ne sont pas des anges de vitrail, mais des résistants métaphysiques. Ils tiennent la ligne de front entre l’être et le néant. Je crois que c’est cela, la sainteté : une forme absolue de refus du refus. Voilà pourquoi elle me touche tant. Elle est la réplique la plus humaine au mal.

Depuis la parution du livre, comment les lecteurs – croyants ou non – ont-ils réagi ? La sainteté semble à mille lieues des préoccupations modernes.
Ce qui m’a frappé, c’est la reconnaissance, pas la ferveur. Certains m’ont écrit pour dire : « Enfin un livre qui ne parle pas de la foi comme d’une idée. » Les gens n’ont pas besoin d’un catéchisme de plus, ils ont besoin de figures humaines. Je reçois des messages d’athées bienveillants, de professeurs d’histoire, de bonnes sœurs âgées… Tous me disent que ces saints leur rappellent quelque chose qu’ils avaient presque oublié et, surtout, qu’on peut vivre autrement que dans l’efficacité. Dans la simple présence et le don, par exemple. Je crois que la sainteté intéresse encore, mais à condition de la débarrasser de ses auréoles en plastique. Elle parle du tragique, de la fidélité, de la mémoire. Ce sont des choses que notre temps comprend, s’il les entend dire sans sucre ni guimauve, mais avec le sel de la foi.

Vous évoquez souvent la mémoire. Votre livre semble tout entier traversé par la conviction que la mémoire peut être une forme de salut.
Oui. Nous avons tort de confondre la mémoire avec la nostalgie. La nostalgie regarde en arrière ; la mémoire, elle, garde vivant. Chez les Pères, la mémoire est un acte spirituel : elle prolonge la présence. Chaque fois qu’on se souvient d’un saint, on participe à sa vie éternelle. En Lorraine, les villages gardent cette mémoire sans en avoir conscience : un nom de rue, une statue, une fontaine. C’est une théologie populaire du souvenir. Et ce n’est pas rien : dans un monde qui efface tout, se souvenir devient un acte de résistance. La mémoire est une prière adressée au temps afin qu’il suspende son vol et nous réconcilie avec le vrai sens.

Le livre est aussi un geste historique. Vous réécrivez l’histoire de la Lorraine par ses saints. Peut-on encore parler de « terre chrétienne » ?
Oui, on le peut toujours, mais autrement. La foi ne s’efface pas, elle se transforme en géologie. Les couches sont là : dans les pierres, les toponymes, les habitudes, les silences mêmes. La Lorraine est une mémoire vivante : on marche sur un millefeuille spirituel. Aujourd’hui, la religion y survit sous forme de traces, de ruines habitées. C’est le contraire de la disparition : c’est une intériorisation. La foi ne se dit plus, elle se dépose. Mon livre, d’une certaine façon, est une archéologie du sacré. Pas pour pleurer sur le passé, mais pour rappeler que le divin a une longue mémoire et qu’il n’oublie jamais le sol qu’il a visité. Après, je pourrais reprendre, point par point, les analyses quasi-prophétiques d’André Malraux – qui n’a jamais proféré la stupidité insigne que le XXIᵉ siècle serait religieux, pour la simple et bonne raison qu’il a toujours écrit l’exact contraire. Il suffit de lire ses livres d’histoire de l’art, à commencer par Le Musée imaginaire, pour comprendre qu’il se pose une seule et unique question, celle du défaut d’interprétation. Qu’adviendra-t-il du « sens commun », lorsque plus personne ne saura lire une Vierge à l’Enfant autrement que comme une mère portant un poupon dans ses bras ? C’est ce dépouillement assez inéluctable du sens qui doit nous inquiéter : ce passage de la théorie du monde vers sa médiocrité la plus crasse.

Si vous deviez résumer le message du livre en une seule phrase ?
Que la sainteté est notre dernier langage commun. Quand tout s’effondre – idéologies, institutions, discours –, il reste les vies. Les saints ne prêchent pas, ils persistent. Ils rappellent que le monde n’est pas sauvé par le spectaculaire, mais par l’endurance du bien. C’est cela que j’ai voulu dire à travers ces cinq cents pages de noms, de pierres, de poussière et de lumière : il existe encore des fidélités actives. Elles ne font pas de bruit, mais elles empêchent le silence de devenir définitif. La sainteté, c’est la persévérance du bien dans le désastre. C’est peut-être la dernière poésie qui nous reste.

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