Frau Kohl, votre livre s’intitule On achève bien les citrouilles. C’est un peu morbide pour un recueil de contes d’Halloween, non ?
Morbide ? Vous savez ce qui est morbide ? C’est de creuser un légume vivant pour y coller une bougie et prétendre que c’est festif. Je ne fais que rétablir la vérité : c’est un génocide cucurbitacé organisé. D’ailleurs, je termine mon avant-propos en révélant que je suis moi-même une citrouille. Personne n’a relevé. C’est dire le niveau d’attention de mes lecteurs.
Vous prétendez être une citrouille ?
Je ne prétends rien. Je constate. J’ai soixante-dix piges. Mais j’en fait quarante de moins. Regardez-moi : orange de teint à force de manger des carottes, ronde comme une courge et je finis toujours évidée après mes entretiens avec des journalistes comme vous. Si je ne suis pas une citrouille, qui suis-je ?
Dans votre livre, vous décrivez Halloween comme « le droit de faire peur sans conséquences ». N’est-ce pas un peu réducteur ?
Vous avez déjà vu des Allemands essayer de faire peur après 1945 ? Ils sonnent à 18 heures précises avec leurs costumes certifiés conformes et demandent poliment des bonbons bio. C’est terrifiant de médiocrité. J’ai vu un vampire bavarois s’excuser d’avoir fait tomber une goutte de faux sang sur un paillasson. Le Lärmschutz après 22 heures pour les vampires ! Vous imaginez Dracula respectant les heures de repos nocturne ? Nous avons accepté Halloween en Allemagne avant tous les autres Européens. Nous étions à la pointe de l’industrie (automobile, robotique, etc.) : mais nous en payons le prix. Nous sommes à la pointe du ridicule mortifère.
Vous semblez avoir une dent contre l’Allemagne…
Une dent, vous rigolez ? Toute la mâchoire ! Mais excusez-moi de vous demander pardon : j’aime mon pays justement pour ses contradictions. Où ailleurs que dans l’univers culturel allemand pourrait-on voir un ogre manger du tofu par peur de Greta Thunberg ? Ou encore des cavaliers de l’Apocalypse se faire refouler par un fonctionnaire parce qu’ils n’ont pas fait traduire leur mandat divin par un traducteur assermenté ?
Justement, parlons de ce conte qui met en scène Herr Stempelmann. C’est une satire de la bureaucratie allemande ?
Non, c’est du reportage. J’ai personnellement vu un démon se faire verbaliser pour stationnement gênant de sa charrette de damnés. Le formulaire 666-B existe vraiment, je l’ai rempli une fois pour demander l’autorisation d’organiser un sabbat avec trois autres sorcières de mon voisinage à Stuttgart. Willy, mon mari, ne voulait pas. Bilan : le formulaire a été refusé : nuisances sonores et rassemblement non déclaré dans les temps.
Vos personnages sont souvent pathétiques. Wolfgang Krämer qui prépare ses derniers mots, Heinrich Becker le maniaque de la propreté, Ingrid Falsch qui ne peut pas mentir…
Nous sommes humains, donc pathétiques ! Mes personnages, que j’aime et que j’admire, sont tous de quasi morts-vivants. Wolfgang Krämer, vieil écrivain prétentieux qui passe le plus clair de son temps à préparer sa phrase finale, celle qu’il prononcera au moment où il passera de vie à trépas : j’ai connu tellement d’auteurs comme lui, des types qui passent plus de temps à préparer durant vingt ans leur propre nécrologie plutôt qu’à essayer d’écrire une seule phrase qui tienne debout. On prépare, on prépare et, au final, on crève la bouche ouverte en bavant.
Vous avez une vision assez cynique de l’existence…
Pas du tout ! Je ne suis pas une cynique. Quand je raconte l’histoire d’un fleuriste qui veut vendre des couronnes mortuaires pour Halloween et qui se fait kidnapper par des cadavres reconnaissants, c’est du réalisme magique germanique ! Le vrai cynisme, c’est de prétendre qu’Halloween est une fête joyeuse alors qu’on célèbre littéralement la mort en mangeant des bonbons industriels.
