Comment avez-vous découvert ce texte du IXe siècle ?
C’est Dom Calmet qui m’y a conduit ! Je lisais son Histoire de Lorraine quand j’ai vu mentionné un certain Smaragde, abbé de Saint-Mihiel au temps de Louis le Pieux. Dom Calmet en parlait avec respect, signalant qu’il avait écrit une Via Regia à l’adresse et à l’invitation de l’empereur. Intrigué, j’ai cherché le texte et l’ai trouvé dans la Patrologie latine de Migne. J’ai commencé à traduire, lentement, ligne après ligne, sans rien brusquer. Et peu à peu, quelque chose s’est ouvert. Ce n’était pas un traité pompeux comme j’en avais lu beaucoup durant mes études de philosophie à Strasbourg, mais une voix directe, presque nue. Un moine qui dit à l’empereur : « Roi, humilie-toi ! » C’est puissant, non ?
Qui était Smaragde de Saint-Mihiel ?
Un inconnu, ou presque ! Abbé d’un petit monastère de Lorraine, Saint-Mihiel, au début du IXe siècle. On sait peu de choses de lui : il a accompagné une délégation de Charlemagne à Rome, il a écrit un commentaire de la Règle de saint Benoît, une grammaire latine pour les novices. Un homme discret, une « voix basse » qui ne cherche pas à s’imposer. Mais cette discrétion même est significative. Il n’a pas cherché la gloire, pas brigué de poste à la cour. Il est resté dans son monastère, et c’est de là qu’il a osé écrire à Louis le Pieux.
Pourquoi était-il important, dans votre long avant-propos (30 pages) de faire revivre l’univers du scriptorium monastique ?
J’ai beau ne pas être marxiste, mais je crois en la corporéité des idées : c’est le mystère de l’Incarnation. Les chrétiens croient en un Dieu qui prend place dans la matérialité-même de l’existence humaine. Et puis, j’ai voulu payer ma dette à mon regretté ami Jean Delumeau, qui nous a montr qu’on ne peut pas comprendre un texte sans comprendre d’où il vient. Et ce texte, adressé à l’empereur, provient d’une bibliothèque de trente manuscrits – un trésor pour l’époque, chaque livre ayant coûté un troupeau entier en parchemin ! Ce froid du scriptorium où les moines copiaient en priant. Cette pratique de la ruminatio, où l’on « mâche » lentement les mots sacrés jusqu’à ce qu’ils descendent de la tête au cœur. « Qui écrit prie deux fois », disait l’adage médiéval. Smaragde n’écrit pas une théorie politique, il transmet une sagesse longuement méditée, intégrée et, en fin de compte, incorporée.
La « Via Regia » est le premier « miroir du prince » chrétien. Qu’est-ce que cela signifie ?
Les « miroirs des princes » sont des textes qui présentent au souverain l’image de ce qu’il devrait être. Mais attention, chez Smaragde, ce n’est pas un miroir flatteur ! C’est un miroir qui blesse avant de guérir. Il ne dit pas au roi ce qu’il veut entendre, mais ce qu’il doit entendre. Et c’est le tout premier texte de ce genre dans la tradition chrétienne occidentale. Avant lui, on avait des panégyriques, des éloges. Avec notre bon Smaragde de Saint-Mihiel s’inaugure une tradition de parole critique adressée au pouvoir depuis une autorité spirituelle.
Vous montrez que Smaragde traite le roi comme un « moine hors les murs »…
C’est ce qui m’a frappé en traduisant ! Smaragde transpose sur le roi les exigences de la vie monastique : humilité, obéissance à une loi supérieure, examen de conscience quotidien, ruminatio de l’Écriture. Le roi n’est pas au-dessus de la loi spirituelle, il y est soumis comme n’importe quel moine. C’est révolutionnaire pour l’époque, et ça reste dérangeant aujourd’hui.
En quoi ce texte du IXe siècle nous parle-t-il aujourd’hui ?
Le pouvoir a cette tendance permanente à se croire fondateur, créateur, maître du réel. Enfin, souvenez-vous quand même de ce président de la République qui voulait être « jupitérien »… On a vu la suite. Regardez également nos dirigeants politiques, nos grands patrons de la tech : tous se prennent pour des démiurges… Cette tentation prométhéenne du pouvoir est de tous les temps. Et c’est exactement contre cela que s’élève Smaragde. Il rappelle au roi qu’il n’est pas Dieu, qu’il y a une loi au-dessus des lois humaines, qu’il devra rendre des comptes. Pas seulement aux électeurs ou aux actionnaires, mais à sa conscience et à plus grand que lui. Pour réduire tout cela en terme strictement freudien, sans même faire de théologie, Smaragde annonce, en plein renouveau carolingien, qu’un politique dépourvu de « sur-moi » n’est pas un politique, juste un histrion.
C’est un message spécifiquement chrétien ?
Qu’attendez-vous d’un moine bénédictin sinon qu’il délivre un « message spécifiquement chrétien » ? La forme du Via Regia est chrétienne, bien sûr : Smaragde cite abondamment l’Écriture et les Pères de l’Église sans jamais d’ailleurs les citer, parce qu’il les a suffisamment « ruminés », au sens le plus fort de la « ruminatio » monastique de Cassien ou de Grégoire le Grand. Mais le fond est universel : le pouvoir est un service, pas une domination. La vraie grandeur est dans l’humilité. La justice vaut mieux que la force. Ce sont des vérités humaines qui transcendent les appartenances religieuses. D’ailleurs, Smaragde ne fait pas de théologie compliquée. Il parle de vertus très concrètes : patience, clémence, écoute du conseil, allocation juste des richesses…
Votre traduction a demandé un travail considérable…
J’ai d’abord travaillé sur l’édition de Migne, puis j’ai consulté le manuscrit de Munich du IXe siècle. Il fallait trouver le ton juste : ni archaïsant ni trop moderne. Garder la force de certaines formules latines – ce « Roi, humilie-toi ! » qui claque comme un fouet et un coup de tonnerre. Les notes m’ont demandé beaucoup de travail : retrouver les sources patristiques que Smaragde ne cite jamais mais qui irriguent son texte – Augustin, Grégoire le Grand, Cassien… Il s’efface complètement pour laisser passer une tradition plus ancienne que lui. C’est beau, cette humilité dans la transmission.
À qui recommanderiez-vous ce livre ?
D’abord à ceux qui exercent des responsabilités, à tous les niveaux, parce que ce texte est adressé à un dirigeant – un empereur, qui plus est… Pas pour les culpabiliser, mais pour les aider à prendre de la hauteur et recentrer leur mission sur le devoir qu’ils ont d’exercer leurs responsabilités pour relever l’humanité blessée. C’est le Code de Hammurabi (1750 av. J.-C.), que ne connaissait évidemment pas notre bon Smaragde, sinon par la Sagesse de Salomon interposée : « L’État existe pour que le fort n’opprime pas le faible. » Je pense que le texte pourrait s’adresser également aux chrétiens qui s’interrogent sur l’engagement dans la cité : ils y trouveront une source précieuse. Mais aussi à tous ceux que la crise actuelle de l’autorité inquiète. Smaragde ne donne pas de solutions toutes faites, mais il déplace le regard. Il nous rappelle qu’une autorité n’est légitime que si elle se place volontairement – et se sait être placée – sous le regard d’une transcendance. Appelez-la Dieu, la conscience, le bien commun, l’Histoire… Cela revient au même. Au XIe siècle, siècle politiquement turbulent au possible, invite à réinjecter de la transcendance au sein-même d’une immanence qui se croit tout et qui, d’ailleurs, finir par vite périr.
Un dernier mot ?
Vous m’en permettrez deux ?… Traduire Smaragde a été une véritable sinécure, c’est-à-dire un parcours assez heureux. Certes, pas au début. J’étais, face aux carolines d’un latin médiéval que je ne maîtrisais pas encore, armé de mon bon vieux Gaffiot. Il était plein de poussière. Cela faisait vingt-cinq ans que je n’avais pas pratiqué la version latine. Puis, soudain, tout est revenu. Preuve est faite que le latin c’est comme la bicyclette : ça ne s’oublie pas. Il y eut ensuite un phénomène plus inquiétant : plus je traduisais Smaragde, plus c’était facile. Comme si ce vieux bénédictin du IXe siècle, venu en voisin (j’habite à cent mètres de l’abbaye bénédictine de Saint-Mihiel), se penchait sur mon épaule et me disait : « Bien, tu veux me traduire, mais je vais te dire… » J’ai confessé assez ici pour qu’on me conduise naturellement au cabanon. Mais avant de me résoudre de m’y rendre, j’en passe au second terme de mon propos : ce texte a attendu douze siècles pour être traduit en français. C’est une voix humble mais qui porte loin. Dans notre époque bruyante, où les puissants parlent fort mais disent peu, cette voix d’un moine lorrain a quelque chose d’étrangement libérateur. Elle nous rappelle l’essentiel : le pouvoir n’est qu’un moyen, jamais une fin. La seule fin, c’est le service du bien commun et de la vérité.
